Dix ans après sa mort, que reste-t-il de l’héritage poétique et politique d’Aimé Césaire

Dix ans après sa mort, que reste-t-il de l’héritage poétique et politique d’Aimé Césaire

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Quel héritage laisse Aimé Césaire derrière lui aujourd’hui ?

Nadia Yala Kisukidi - Un héritage politique, contesté ou non, qui dessine encore une partie du visage de la France contemporaine : défense de la départementalisation, érigeant quatre colonies (Guyane, Martinique, La Réunion, Guadeloupe) en départements français en 1946, fondation du Parti progressiste martiniquais en 1958 qui existe toujours. Il existe également un héritage politique de Césaire dans les pensées noires, panafricaines, décoloniales contemporaines. Des mots de Césaire circulent clandestinement dans la pensée de Fanon. Sur le plan poétique, de nombreux écrivains contemporains, fidèles et infidèles, méditent son œuvre, donnent à redécouvrir les écrits poétiques de sa femme, Suzanne Césaire, interrogent le lien singulier que les deux œuvres tissent entre elles. Les pensées de la créolisation se confrontent également aux langues césairiennes, traversées par le surréalisme et les désirs de la négritude.

Césaire, dans ses entretiens avec Françoise Vergès [NDLR : politique française] publiés en 2005, se décrivait, sans forfanterie, comme un rebelle. Sa poésie et sa politique portent la trace de cette rébellion, tendue, précise, généreuse. Elle prend corps dans la bouche de Caliban, personnage d’Une Tempête (1969) : "Et je sais qu’un jour / mon poing nu, mon seul poing nu / suffira pour écraser ton monde ! / Le vieux monde foire !"

Faire "foirer le vieux monde" et partir à la "conquête d’une nouvelle et plus large fraternité", telle est l’utopie poétique et politique dont il s’agit d’hériter.

Qu’est ce que le concept de “négritude” dont parle Césaire dans ses textes ?

Césaire a toujours considéré que le terme “ négritude ” était d’un maniement difficile, comme il le dit en 1987 dans Le discours de la négritude. Mais ce terme, il ne l’a jamais abandonné. Pour lui, l’idée de négritude est subjective, renvoyant à une expérience vécue, à une “des formes historiques de la condition faite à l’homme”.

Pour Césaire, l’idée de négritude n’est ni un concept ni une métaphysique ni une philosophie des valeurs culturelles ou de la personnalité africaine. Elle est nécessitée par un ensemble de problèmes politiques auxquels les consciences noires ne peuvent se dérober. Les déportations transatlantiques, les situations coloniales, la terreur raciale logée au cœur du projet de la modernité européenne, ont inventé le “nègre”, masse faite de muscles, de force de travail, nécessaire au procès d’accroissement du capital. L’enjeu de la négritude est de démonter les discours, les pratiques qui ont contribué à faire du "nègre" une chose.

La puissance politique de la négritude vient de ce qu’elle est d’abord littérature. Elle donne corps à une voix collective, dont l’objectif est de saper les hiérarchies du rejet héritées de la colonisation. Hiérarchies qui consolident l’idée selon laquelle l’homme européen serait placé au sommet et les hommes noirs seraient des êtres inférieurs.

Pourquoi ce mouvement était-il parfois contesté ?

Les controverses suscitées par l’idée de négritude sont nombreuses et ne se recoupent pas nécessairement. Elles visent surtout la pensée de Senghor, chez qui l’idée de négritude est objective ; elle désigne “l’ensemble des valeurs de civilisation du monde noir”. On lui reproche un engagement politique, un certain rapport à la France, mais aussi une manière d’essentialiser l’identité négro-africaine voire de croire qu’il existe quelque chose comme une “identité négro-africaine”.

Plus globalement, on reproche aux penseurs de la négritude d’avoir entretenu une illusion raciale, coloniale : celle de l’existence du noir. Or, si c’est le racisme qui a inventé le “nègre”, la négritude est appelée à mourir tout autant que le “nègre”.

Cette dernière critique rate toutefois deux choses. Les penseurs de la négritude ne sont pas des penseurs de l’identité close, mais des penseurs de l’universel. Quand Senghor décrit les cultures noires et africaines, quand Césaire confronte le discours communiste à la question raciale etc. il s’agit pour eux d’écrire une autre histoire de l’universalisme, dont la cartographie n’est pas exclusivement européenne.

Au-delà de l’insulte raciste et de l’injonction à être “nègre”, le nom “noir”, pour Césaire, devient un nom politique. Au-delà de l’épiderme, il raconte l’histoire de résiliences, de résistances à la violence, qui ont créé de nouvelles cultures, de nouvelles utopies transculturelles, transcontinentales. Ces utopies noires, puissantes, ne sont pas appelées à mourir.

Est-ce important d’aujourd’hui de relire ses ouvrages, dans un climat politique et social extrêmement tendu, notamment au niveau des questions migratoires ?

Le traitement des migrants (migrants économiques, réfugiés politiques) prolonge cette Europe moderne, capitaliste et bourgeoise critiquée dans le Discours sur le colonialisme de Césaire. L’Europe qui rejette ceux qu’elle a jeté sur la route en faisant la guerre – cette Europe-là est “moralement et spirituellement indéfendable”, pour reprendre les mots de Césaire.

Plus globalement, ce climat politique ne concerne pas seulement les questions migratoires, mais encore et toujours, la question du rapport de la France à son passé colonial. Cette question a été au cœur de la dernière campagne présidentielle, où certains candidats ont pu définir la colonisation comme un “partage des cultures” etc. Le discours sur le colonialisme est une réponse claire, définitive à ces langages en folie, qui s’exhibent, sûrs d’eux-mêmes, plus de cinquante ans après les Indépendances.

Mais l’importance de la lecture de Césaire, pour nous aujourd’hui, ne tient pas exclusivement à sa capacité de structurer la totalité de nos indignations, ni même à reconnaître que ses colères d’hier peuvent aussi être les nôtres aujourd’hui. Toute la pensée, toute la poétique de Césaire est tournée vers la question du futur. Inventer des sociétés nouvelles, forgées par toutes les solidarités possibles. Que ce soit dans ses réflexions sur la révolution haïtienne, ou sur la révolution de 1848, la pensée de Césaire interroge nos manières de faire alliance, de fraterniser avec d’autres sujets opprimés. Le cœur de l’action politique émancipatrice ne repose pas sur la désignation de l’ennemi. Elle repose sur les possibilités de s’allier avec des collectifs, des sujets politiques, qui ne sont pas nécessairement confrontés aux mêmes formes de violences, et de dominations que nous. Les “ communions insolites ”, pour reprendre une formule de Suzanne Césaire, ne sont pas seulement poétiques, elles sont la force du politique.

Pourquoi Discours sur le colonialisme a-t-il été retiré du programme des terminales littéraires françaises en 1995 par François Bayrou, à l'époque ministre de l’Éducation ? Cela est-il toujours le cas ?

Deux œuvres de Césaire, Le Cahier d’un retour au pays natal et Le discours sur le colonialisme, ont été mises au programme de lettres des terminales littéraires en 1994 ; elles ont été retirées prématurément du programme dès 1995.

Dans une interview de mai 2008, qui suit de quelques semaines la mort d’Aimé Césaire, François Bayrou, ministre de l’éducation nationale en 1994, explique qu’il a dû faire face aux protestations d’enseignants et de députés à l’Assemblée nationale jugeant l’œuvre de Césaire trop politique et contestant sa comparaison entre colonisation et nazisme.

A sa mort, de nombreuses personnalités politiques ont réclamé que la nation lui rende hommage. Or, depuis sa mort, on constate que son œuvre n’a pas été mise au programme du baccalauréat des terminales littéraires.

Les arguments qui motivent le retrait de ses textes dans les années 90 sont, à ce titre, politiques : ils concernent le traitement de la mémoire coloniale en France, qui s’est construite, entre autres, autour de l’effacement de la guerre d’Algérie mais aussi du statut des outre-mer. Césaire n’est pas le seul intellectuel à opérer un rapprochement entre colonisation et nazisme – la philosophe Simone Weil ou d’autres encore, ont pu l’établir, en revenant sur une histoire longue de l’en-campement, de l’extermination systématique liée au fait colonial. Ces rapprochements ne sont pas outrés, ils questionnent concrètement l’idée d’Europe, celles de modernité, de progrès, de civilisation pendant la guerre pour Simone Weil, au sortir de celle-ci pour Aimé Césaire.

La conscience nationale française se nourrit d’un certain repli hexagonal, répétant une histoire dont elle oublie les tracés caribéens, atlantiques, indiano-océaniques. Inscrire Césaire dans la liste des œuvres obligatoires, nécessaires à la formation de tout lycéen, c’est décider de rompre avec une amnésie entretenue, un roman national, satisfait de lui-même. C’est ouvrir les jeunesses à d’autres imaginaires des langues et du lieu, pour le dire comme Glissant, loin des craintes, des tentations réactionnaires et revanchardes qui voudraient les neutraliser.

Emmanuel Macron veut “dépoussiérer” la francophonie, réfute que celle-ci soit le “ faux nez d’un passé colonial ”. Il  a lancé le 20 mars dernier son plan pour “promouvoir la langue française et le plurilinguisme”. L’œuvre littéraire d’Aimé Césaire est-elle importante pour la Francophonie ?

Son œuvre est importante dans le monde francophone, et bien au-delà. Elle est étudiée dans les départements d’histoire, de littérature et de théorie politique des universités du monde entier.

Je ne suis pas sûre, toutefois, qu’elle puisse servir à justifier le projet institutionnel de la francophonie tel qu’il se présente aujourd’hui - projet traînant derrière lui une longue histoire d’interventionnisme politique. La Francophonie politique, voulue par le président Macron, cache mal de nouvelles stratégies de puissance, militaire, économique, où le continent africain joue un rôle de premier plan.

La défense du décentrement et du plurilinguisme, qui traverse les poétiques de Césaire, Senghor et Glissant, s’accorde mal avec un discours qui, quoiqu’il prétende, repose sur la différence entre le centre et la périphérie, opère une distinction symbolique entre le français et le francophone.

La langue française, pour Césaire, a toujours été une langue aimée. L’usage profond, joyeux, qu’il a pu en faire, dans sa poésie, dans son théâtre, n’a jamais consisté à justifier l’ordre établi, mais bien plutôt à le renverser.

Propos receuillis par Louise Hermant 

 



Source : https://www.lesinrocks.com/2018/04/20/actualite/dix-ans-apres-sa-mort-que-reste-t-il-de-lheritage-poetique-et-politique-daime-cesaire-111074301/
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Date de parution : 20 April 2018 | 3:44 pm